Alphonse de Lamartine, né en octobre 1790 et mort ruiné en février 1869, passe son enfance à Milly, un village près de Mâcon, et fait ses études à Belley chez les jésuites. Garde du corps du roi pendant la Restauration, il se met en parallèle à fréquenter les salons et à écrire des poèmes mélancoliques. Leur publication en 1820 dans Méditations poétiques lui apportent un franc succès. Ses vers lyriques et son âme rêveuse font de lui le premier des romantiques et lui valent d'être élu à l'Académie française en 1830. Cette même année, il se lance dans la politique et est élu député en 1833. Lors du printemps 1848, il est le chef de file du mouvement révolutionnaire. Membre du gouvernement provisoire, il contribue fortement à l'abolition de l'esclavage. Sa carrière politique s'achève en 1851 avec l'arrivée au pouvoir de Napoléon III, contre qui il perd les présidentielles. Lamartine reprend alors ses travaux d'écriture et publie notamment ses Œuvres complètes en 1850, et Graziella en 1852. Par la suite, ses textes seront d'avantage motivés par le besoin d'argent que par l'inspiration.
Alphonse de Lamartine
Le Soir
 
Le soir ramène le silence.
Assis sur ces rochers déserts,
Je suis, dans le vague des airs,
Le char de la nuit qui s’avance.
 
Vénus se lève à l’horizon ;
À mes pieds l’étoile amoureuse
De sa lueur mystérieuse
Blanchit les tapis de gazon.
 
De ce hêtre au feuillage sombre
J’entends frissonner les rameaux :
On dirait autour des tombeaux
Qu’on entend voltiger une ombre.
 
Tout-à-coup, détaché des cieux,
Un rayon de l’astre nocturne,
Glissant sur mon front taciturne,
Vient mollement toucher mes yeux.
 
Doux reflet d’un globe de flamme,
Charmant rayon, que me veux-tu ?
Viens-tu dans mon sein abattu
Porter la lumière à mon âme ?
 
Descends-tu pour me révéler
Des mondes le divin mystère,
Ces secrets cachés dans la sphère
Où le jour va te rappeler ?
 
Une secrète intelligence
T’adresse-t-elle aux malheureux ?
Viens-tu, la nuit, briller sur eux
Comme un rayon de l’espérance ?
 
Viens-tu dévoiler l’avenir
Au cœur fatigué qui t’implore ?
Rayon divin, es-tu l’aurore
Du jour qui ne doit pas finir ?
 
Mon cœur à ta clarté s’enflamme,
Je sens des transports inconnus,
Je songe à ceux qui ne sont plus :
Douce lumière, es-tu leur âme ?
 
Peut-être ces mânes heureux
Glissent ainsi sur le bocage :
Enveloppé de leur image,
Je crois me sentir plus près d’eux !
 
Ah ! si c’est vous, ombres chéries !
Loin de la foule et loin du bruit,
Revenez ainsi chaque nuit
Vous mêler à mes rêveries.
 
Ramenez la paix et l’amour
Au sein de mon âme épuisée,
Comme la nocturne rosée
Qui tombe après les feux du jour.
 
Venez !… mais des vapeurs funèbres
Montent des bords de l’horizon :
Elles voilent le doux rayon,
Et tout rentre dans les ténèbres.
 
Alphonse de Lamartine
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